05/09/2009

Pire que la prison, la lecture

Depuis quelques années, des condamnations pittoresques, comme lire des livres sous contrôle judiciaire, remplacent parfois les peines de prison et les amendes. Un journaliste libanais commente ce système original.

La législation turque autorise à surseoir à une peine de prison en imposant à l’accusé jusqu’à cinq ans de contrôle judiciaire assorti de l’obligation de lire et parfois aussi d’accomplir un travail d’intérêt général – faire le ménage dans une bibliothèque publique, par exemple. Ces jugements concernent des délits pour lesquels la peine encourue ne dépasse pas les trois ans de réclusion. Ils ne peuvent en outre s’appliquer qu’aux condamnés qui n’ont pas d’antécédents, font preuve de bonne conduite et manifestent des regrets.

La première condamnation à la lecture d’un livre remonte à 2006. Alparslan Yigit avait été inculpé pour ébriété et tapage dans la ville de Yozgat [centre du pays]. Sa peine de quinze jours de prison avait été commuée en obligation de lire pendant une heure et demie par jour sous surveillance policière.

A Diyarbakir, un juge a condamné un certain Hayrettin J. à offrir des fleurs à son épouse une fois par semaine durant cinq mois, pour le punir de l’avoir frappée et d’avoir pris une deuxième femme. Il faut rappeler que la loi turque interdit la polygamie, mais beaucoup de Turcs s’adressent à des hommes de religion afin de faire un deuxième mariage non officiel.

 

Selon les informations du journal turc Taraf, Hayrettin travaille comme vigile dans une coopérative du bâtiment ainsi que dans une petite échoppe dont il est propriétaire. Il était marié depuis une vingtaine d’années avec Ayse, qui lui a donné sept enfants. Le bonheur de cette famille a été soumis à rude épreuve quand Hayrettin a pris une deuxième épouse. Ayse lui a alors demandé de l’installer dans une autre maison, afin de ne pas cohabiter avec cette femme. S’est ensuivie une dispute qui s’est terminée par des coups, Hayrettin frappant Ayse ainsi que son fils de 10 ans. Elle a alors quitté la maison et porté plainte. Lors des débats au tribunal, Hayrettin a étonné les juges et toute l’assistance en expliquant : “Je me suis disputé avec ma femme à cause de ma seconde épouse. Elle m’a demandé une maison à part pour elle. Je suis gardien et mon travail m’épuise. C’est possible que j’ai frappé mon fils, qui ne m’aide pas au travail.” Le juge lui a alors demandé s’il lui arrivait d’offrir des fleurs à sa femme. “Je ne sais pas la date de l’anniversaire de ma femme, ni la date de notre mariage et tout ça. Je ne lui ai jamais offert de fleurs”, avait-il répondu. Le juge l’a laissé en liberté conditionnelle, sous contrainte d’offrir des fleurs à sa femme, chaque semaine durant cinq mois, et de lire cinq livres, à raison d’un livre par mois, portant sur “les rapports familiaux et l’éducation des enfants”. Ce qui a provoqué la colère de Hayrettin : “Mon travail fait vivre dix personnes. Et le tribunal ne trouve rien de mieux à faire que de m’humilier aux yeux des habitants de Diyarbakir avec cette peine de fleurs. J’ai déjà fait de la prison, mais jamais je ne supporterai le ridicule d’offrir des fleurs. Je préfère divorcer. Que le tribunal s’occupe donc de ma femme et des enfants. Personne n’a le droit de jouer avec mon honneur.” Quant à Ömer Duman, 33 ans, il a été condamné à lire chaque mois un classique de la littérature mondiale, durant cinq ans. Marié depuis onze ans et père de deux enfants, il s’est disputé en mai 2009 avec sa femme Aynur, 28 ans, jusqu’à la gifler en pleine rue à Sarayköy (province de Denizli, dans le sud-ouest de l’Anatolie). La femme a porté plainte et la police a fait remonter l’affaire jusqu’au parquet. En vertu du jugement, Omar a reçu une carte d’abonné à la bibliothèque municipale et a commencé à lire Guerre et paix de Léon Tolstoï. Omar, qui a exprimé ses regrets et promis de ne plus jamais lever la main sur sa femme, avait déjà été condamné à un travail d’intérêt général dans un des services du tribunal pendant quatre mois et demi, pour avoir revendu un téléphone portable volé.

 

Enfin, à Trabzon, la juge Zeynep Denizoglu a condamné Özgür Solmaz, 23 ans, pour avoir tiré en l’air avec son revolver pendant une dispute avec ses amis, et ce en état d’ébriété. La peine initiale d’un an de prison et d’une amende de 375 livres turques pour mise en danger d’autrui a été suspendue pour cinq ans, sous condition qu’il lise pendant les trois premiers mois des livres sur les dangers des armes à feu et qu’il distribue des brochures traitant de ce sujet dans des endroits passants de la ville.

 

Tous les jugements prononcés par les tribunaux turcs ne sont évidemment pas aussi pittoresques. Ce n’est pas le lieu ici de parler des nombreuses plaintes déposées contre des écrivains et des intellectuels pour le simple fait d’avoir librement exprimé leurs idées, ni du nombre sans équivalent d’interdictions de partis politiques. Je me contenterai de parler de dix enfants mineurs qui croupissent en prison parce qu’ils sont soupçonnés d’avoir jeté des pierres sur la police lors d’une manifestation organisée par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ils ont été condamnés en vertu d’une loi antiterroriste qui permet de considérer des enfants comme des criminels. Toutefois, les accords entre la Turquie et l’Union européenne offrent aux citoyens turcs la possibilité de faire appel devant les tribunaux européens. La Cour européenne des droits de l’homme rétablit souvent le plaignant dans ses droits. Le dernier exemple en date est celui de Mme Nahide Obuz, qui avait accusé l’Etat turc de ne pas la protéger contre les violences de son mari. La Cour lui a donné raison et a condamné l’Etat turc à lui verser 36 500 euros. Ce qui a fait de la Turquie le premier pays condamné par la justice européenne pour une affaire de violences conjugales.

 

annahar.com 

 

MoDem Ozoir la Ferrière